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vendredi 5 mai 2017

Au jardin - Sylvie Pollastri invitée pour les vases communicants de mai

Le premier vendredi du mois ? Écris chez moi, j'écris chez toi.
Voilà le principe des Vases Communicants ( C'est, chaque premier vendredi du mois, un échange de textes, voire d'images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires. Ce sont des rendez-vous qui s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook dédié,et au blog qui, mensuellement, regroupe tous les échanges.)- Grand merci à Marie-Noëlle Bertrand qui centralise les opérations et produit les recensions.

Aujourd'hui, c'est avec Sylvie Pollastri que l'échange se produit ; nous avons décidé de parler jardin...





Quand les roses jaillissent au milieu des pierres
Texte et photo : Sylvie Pollastri 

Il y a comme une nostalgie douce à s’arrêter au milieu de l’éphémère, ce jardin comme un murmure, ce jardin comme une évanescence perlée de rosée. Doux plaisir tranquille au cœur de sa fraîcheur fragile. Mais présente. Au point de vouloir s’y perdre. Lentement.
Pas lents qui serpentent de-ci, de-là, frôlant les agapanthes mêlées aux longues graminées avec, au loin, les roses. Pas qui s’égarent dans le foisonnement des formes. Les heures alors ralentissent. Les gestes osent l’impensable en ces temps tendus et gris, caresser des pétales, suivre la forme d’une feuille, toucher le velours d’une oreille d’ours, s’attarder sur la chaleur parfumée des pétales d’un pavot, plonger dans les roses délavés, resurgir auprès d’une aubépine.
Jardin des délices où, enfin, le merveilleux retrouvé de la vie s’étale, s’égaie, s’ébat, se donne à pleines mains sans chercher à rassasier les yeux. Jardin de jeux, où les griffons peuvent enfin jouer au milieu des vignes éternelles annonciatrices de fruits sucrés dans lesquels mordre avec ivresse. Jardin libre de pudeurs et d’interdits, mais qui enseigne la mesure, la musique, le rythme toujours renouvelé de nos vies éperdues.
Jardin de pierres où je lis ma mémoire et pénètre en pensée pour rejoindre ce petit coin de bonheur où faire dormir mon âme

vendredi 4 novembre 2016

Salle de Réunion : Sylvie Pollastri invitée

Les vases communicants continuent, même à effectifs réduits.
Vases communicants ?
- C'est, chaque premier vendredi du mois, un échange de textes, voire d'images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires. J'écris chez toi, tu écris chez moi.
- Ce sont des rendez-vous qui s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook dédié,et au blog qui, mensuellement, regroupe tous les échanges.
 
Ce vendredi, j'accueille donc ici le texte de Sylvie Pollastri. Nous sommes partis d'un thème très simple : Salle de Réunion.

« B…jour… »

Ma voix s’évanouit entre les chaises tandis que je pénètre dans la pièce. Quelqu’un est déjà là. Au bruit de mes pas – j’ai pourtant pris soin de mettre mes chaussures dont la semelle est de caoutchouc – plus que de mon inaudible voix au souffle mourant, il lève légèrement la tête. Regard absent. Visage impassible. Je baisse les yeux, cherche une place impossible et fait presque le tour de la grande table. Fenêtre ou bibliothèque ?

« Vous êtes... », dit-il, comme s’il devait cocher une liste.

J’opte pour la plante verte, m’imagine que je me suis trompé, de jour, d’heure, de lieu, de ville et j’ai déjà tout oublié. La plaque à l’entrée m’avait fait sourire. Dois-je aller le saluer ?

« Jean-Michel Leurat, ench...té… »

Je ne sais si c’est de l’asthme ou le reflux de la mitrale. Ça fait boum dans ma poitrine, crac dans ma tête, bing dans mes jambes. Ou le contraire. Peut-être la fenêtre. L’autre se détend brusquement. Il range les quelques feuillets qu’il consultait et me sourit. À peine, certes. J’ai juste le temps de lire cette mimique si caractéristique dans les traits d’un visage anonyme mais bonhomme. Je m’assois. Entre la plante verte et la fenêtre. J’aurais peut-être dû prendre un café avant. Avant la…

On compte les minutes. Quelques-unes. Pas trop quand même. La porte s’ouvre, se ferme, s’ouvre, se ferme, s’ouvre… pas, voix, bruits de chaises, bruits divers provenant du couloir. On sent qu’ils se connaissent tous, par les gestes, les regards, les mots de connivence. Enfin, il n’y a pas toute cette amicale solidarité que les nombreux visages avenants laisseraient croire. « J’étais au Japon ! Un tout autre monde ! Toute une autre façon d’envisager les relations humaines derrière leur indéfinissable courtoisie. Tout est question d’honneur ! » « Mais c’est vraiment un imbécile ! Il ne comprend jamais ce que je lui dis ! » « Quel plaisir ! » « Cette veste-là, sans nul doute, vous ira ! » « J’attends encore un peu et j’appelle ! » « Non ! Envoie un texto ; tu aviseras ensuite ! » « Le Japon est vraiment merveilleux. Vous savez, ils ne connaissent pas le pêché comme nous ! L’honneur ! L’honneur ! Et la confession publique ! » « Les épaules ne sont-elles pas trop carrées ? » « Toujours pas répondu à mon texto » « Quel imbécile ! » « Il est sans doute occupé ». Tout ce quant-à-soi qui me place hors du jeu, loin, ailleurs, étranger. Personne ne m’adresse la parole. C’est peut-être mieux ainsi. J’ai la tête en coton. Vvvvrrrrrrr…. Tttttrrrrrrr… puis les chaises cessent de faire de la musique.

Puis il prend la parole.

« Bien, tout le monde est là. Nous pouvons commencer. Je vais laisser la parole au chef du service des urgences. Jean-Michel… »

J’ai la tête ailleurs. Bien loin. À la Réunion.

Sylvie Pollastri

vendredi 5 février 2016

Fin d'hibernation, et accueil du texte "Ballade Climatique" par Wana Toctouillou

L'irrégulier s'étire, l'hibernation se tasse.
Revoilà un vendredi : c'est le premier de février : 
comme (quasi) chaque mois, il est temps de contribuer aux désormais traditionnels Vases Communicants. (ah oui mais qu'est-ce, me demandera-t-on).  


- C'est, chaque premier vendredi du mois, un échange de textes, voire d'images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires.

 - Ce sont des rendez-vous qui s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook dédié, 
Après Brigitte Célérier, puis Angèle Casanova, c'est désormais Marie-Noëlle Bertrand qui dresse, (merci !), le carnet de bal. 
 
Ce texte, qui aurait du être publié en janvier ...ne l'a pas été.
J'accueille donc ce jour avec un enthousiasme redoublé Wana Toctouillou qui, COP 21 ou pas, nous gratifie d'un texte climatique.
Car c'est bien de climat dont il est question ; et ma version du thème devrait, a priori, se retrouver ICI.




vendredi 6 mars 2015

Demain, humaines... - Franck Queyraud, invité pour les Vases Communicants de mars.



- C'est, chaque premier vendredi du mois, un échange de textes, voire d'images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires, 


idée lancée initialement par Tiers Livre et Scriptopolis. 
 - Ce sont des rendez-vous qui s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook dédié, et au blog qui, mensuellement, regroupe tous les participants. 

Après Brigitte Célérier, c'est Angèle Casanova qui, désormais, dresse le carnet de bal.


En ce début mars, j'ai le plaisir d'accueillir Franck Queyraud, chef de projet médiation numérique à Strasbourg à qui l'image parle ; c'est assez naturellement que nous nous sommes lancés autour d'un échange de photos. Je n'ai plus eu qu'à acquiescer quand Franck a également proposé le thème Mains Humaines, formule, bien que parlante, tirée au hasard d'une de ses lectures en cours, Les racines du ciel. Et nous étions partis.


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Demain, humaines...
Texte : Franck Queyraud
Photo : François Bonneau



Demain, humaines mémoires… Quelque chose m’est venu à l’esprit et puis est parti aussitôt. Je ne l’ai pas noté. Ai oublié. Je me souviens que… Nous sommes si peu…

Je ne me souviens déjà plus…

Tout le monde a ri. On n’avait plus l’habitude de rire. Tout était pris au premier degré. Il y avait de plus en plus de mots interdits. En fait, le respect de l’autre n’avait rien avoir là-dedans. Interdire des mots permettait d’un côté de montrer paradoxalement une facette de compréhension… pour en définitive ne rien faire de concret. Il suffisait de faire semblant – communiquer, montrer son émotion, même si elle pouvait être sincère, parfois. Et, de l’autre côté, interdire des mots (ou des images) ne permettait que d’empêcher de penser. Empêcher de raconter, d’échanger et de transmettre…

Demain, humaines mémoires… Tout était embrouillé, emmêlé – attention je n’ai pas dit - imbriqué mais emmêlé. Il y avait pourtant des choses très simples (qui étaient aussi des choses très compliquées) : le matin, le soleil se levait à l’Est, montait dans le ciel et puis se couchait à l’Ouest. On appelait cela une journée. C’était simple. Pourtant, on avait oublié… on oubliait de plus en plus ce rythme naturel.

Je ne veux pas que ma vie se trouve résumée dans un livre, m’a-t-elle dit. J’ai souri. Je lui ai pris les mains : ses mains humaines. Je n’ai pas parlé. Je l’ai regardé dans les yeux. Longtemps.

Je lui ai souri. Je lui ai dit dans un souffle : il faut raconter. Elle n’a plus protesté. J’étais jeune et insolent. Elle m’a souri à son tour.

Demain, humaines mémoires… Elle était très âgée. Elle se souvenait de ce froid glacial, de sa pauvre tunique déchirée, de sa faim et de ses ongles noirs, noirs à force de gratter le sol. J’ai regardé ses mains d’aujourd’hui. J’avais du mal à imaginer ce que ces mains avaient faits pour la maintenir en vie, pour qu’elles aussi, ne s’envolent pas dans la grande cheminée.

Nous sommes restés là. Longtemps. Sur la terrasse. A regarder la fin du jour. Les derniers rayons jouant avec les nuages de l’horizon. C’était très calme. Un craquement de bois au loin, le dernier cri d’un oiseau installaient une pause, un frémissement, une respiration. J’avais ma main dans les siennes. Elle, elle s’en irait bientôt. Avait traversé le siècle et au moins la moitié de l’Europe, voyait le retour des mêmes haines, des lancinantes rengaines qui précédaient toujours le chaos, s’inquiétait pour ses petits enfants.

Demain, humaines mémoires… à restaurer d’urgence. Elle s’est endormie dans le fauteuil. J’ai déposé sur elle, le plaid russe, rapiécé et usé, qu’elle avait toujours conservé depuis sa libération. J’ai regardé son air apaisé, ses cheveux blancs étincelants. C’était tout à la fois : amer et doux. Je ne sais pas pourquoi ces deux adjectifs me sont venus sur le bout de la langue.

Je n’ai jamais oublié son sourire quand je la questionnais. Sa mémoire s’effaçait inexorablement…

La mémoire s’effaçait inexorablement…
Silence

vendredi 2 janvier 2015

Bonne année 2015 - Vases Communicants de janvier


- C'est, chaque premier vendredi du mois, un échange de textes, voire d'images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires, 
idée lancée initialement par Tiers Livre et Scriptopolis. 
 - Ce sont des rendez-vous qui s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook dédié, et au blog qui, mensuellement, regroupe tous les participants. 

Après Brigitte Célérier, c'est Angèle Casanova qui, désormais, dresse le carnet de bal.


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Bonne année, donc ; 
en ce début janvier, Marie-Christine Grimard dont le blog regorge de photos et de poèmes, et moi-même sommes partis tous deux à la poursuite des silhouettes, des ombres insaisissables ; à partir d'une de mes séries de photos, montée pour l'occasion en animation, nous avons échangés nos visions, pour former deux bandes-sons à la même vidéo.
Grand merci à Marie-Christine pour sa patience et pour l'échange fructueux.


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La vie rêvée des ombres par Marie-Christine Grimard

A quoi rêvent les ombres
Entre chien et loup, entre noir et bleu ?
Elles attendent que viennent les heures sombres
Pour déplier leurs ailes, pour déplisser leurs yeux.

A quoi rêvent les ombres
Quand tombent les heures sombres ?
Que leur sourire éclaire les lambeaux de la nuit.
Que leurs désirs réchauffent les matins de pluie.

A quoi rêvent les ombres
Assises aux portes de la nuit ?
Elles rient pour que jamais la vie ne les oublie
Drapées dans leur suaire de suie.

A quoi rêvent les ombres
Assises entre jour noir et nuit bleue ?
Elles espèrent en un dieu généreux
Qui les libérerait de leur pénombre.

A quoi rêvent les ombres
Dans leur monde noir et bleu ?
A une terre de chaleur et de feu
A un  pays de couleurs et de jeux.



A quoi rêvent les ombres
Qui dansent au crépuscule ?
Elles attendent le matin de brumes
Qui les libérera de leurs chaînes brunes.

A quoi rêvent les ombres ?
A cet instant où dans l’aube claire
Portant leurs espoirs en bandoulière
Elles s’envoleront vers la lumière.

vendredi 5 décembre 2014

Vases Communicants de décembre : Cécile Charpentier, Dans les conférences.

- C'est, chaque premier vendredi du mois, un échange de textes, voire d'images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires, 
idée lancée initialement par Tiers Livre et Scriptopolis. 
 - Ce sont des rendez-vous qui s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook dédié, et au blog qui, mensuellement, regroupe tous les participants. 

Après Brigitte Célérier, c'est Angèle Casanova qui, désormais, dresse le carnet de bal.


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Cécile, entre autres, est doctorante. Elle revient d'un colloque Brestois, dans lequel, (elle va me brutaliser pour l'avoir dit, bof, tant pis) elle a largement brillé. L’expérience de la parole en public, dont nous avons parlé, est entré en écho avec une ancienne et courte série de texte que j'ai commis entre 2008 et 2009 : Dans les conférences. Hop : voilà un thème commun. Et si d'aventure, vous souhaitez en savoir plus sur la duchesse Claire de Duras, adressez vous à elle. Hop, donc.

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Dans les conférences,
Texte : Cécile Charpentier-Bonneau

On est épaté par un contre amiral éloquent et délicat, on fait les yeux ronds, on s’extasie silencieusement sur des cartes de marine que l’on ne comprend pas.

On est sommé d’avoir des références, parfois on se sent aussi sommée de les étaler. Alors on circonvole : sur la lumière du jour, la chaleur de la tasse dans les mains, l’organisatrice, qui, décidément est charmante, l’œuf à la coque particulièrement réussi le matin… Et  si par malheur, on  se retrouve à court, et bien on interroge sur la Bretagne et son histoire.

On fait de son mieux pour tout entendre avec une attention égale et soutenue et puis on est distrait par une ombre qui passe sur le mur, l’écriture de sa voisine.

On observe des échanges de regard qui voudraient en dire long, on se sent un peu observée aussi.

On est nourri de dîners raffinés, on veut être élégant et de bonne compagnie, et parfois on laisse tomber sa fourchette  avec fracas. Puis on regarde mi-honteux mi-malicieux si l’on n’a pas aspergé les costumes chics de ses voisins.

On mesure l’intérêt de l’auditoire au nombre de têtes penchées sur leurs papiers.  Puis, on finit par ne plus entendre que la musique des mines chatouillant les feuilles. On se perd dans l’observation de ce petit ballet de mains armées de stylos.

On est attentif aux bas des conférencières, que les bureaux ne cachent pas. Parfois, on les commente.

On se congratule beaucoup en mangeant des petits gâteaux, on se demande si l’on va pouvoir se soustraire au protocole, si le protocole lui-même ne voudrait pas aller se divertir ailleurs. 

vendredi 7 novembre 2014

Giovanni Merloni - Seule la musique est à la hauteur de la mer - Vases Co de Novembre

- C'est, chaque premier vendredi du mois, un échange de textes, voire d'images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires, 
idée lancée initialement par Tiers Livre et Scriptopolis. 
 - Ce sont des rendez-vous qui s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook dédié, et au blog qui, mensuellement, regroupent tous les participants. 

Après Brigitte Célérier, c'est Angèle Casanova qui, désormais, dresse le carnet de bal.

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Je reprends ici une bonne partie de l'excellente présentation de Giovanni Merloni pour notre échange du mois - c'est un grand plaisir de le retrouver. 
Lui et moi, nous avons décidé d’exploiter notre échange autour d’un thème unique : deux photos accompagnées par une phrase assez emblématique « seule la musique est à la hauteur de la mer » (que nous avons empruntée à Albert Camus). À partir de ces traces aussi suggestives que vagues (comme les ondes de la mer), chacun de nous a exploité tout à fait librement un petit conte ou récit imaginaire. 
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Seule la musique est à la hauteur de la mer.


Texte : Giovanni Merloni
Photos : François Bonneau



J’ai l’obsession de la boîte. Au jour le jour, je sors d’une boîte pour entrer quelques minutes après dans une autre. Ma liberté consiste en ce déplacement, dans l’insouciance de mes pas qui laissent sortir les pensées sombres pour accueillir à leur place les idées lumineuses. Dans le trajet d’une boîte à l’autre je deviens grand et même démesuré... insensible aux klaxons ainsi qu’au bruit de fond des moteurs. Mes jambes encore robustes, ne faisant qu’un avec mes pieds encore élastiques, me donnent une bizarre envie de courir, de briser à grande vitesse ce mur d’air gris et de gueules agitées pour me rendre le plus tôt que possible dans la boîte qui m’attend, inexorable.
Parfois, dans cet itinéraire répétitif, qui m’oblige à noter les moindres variations climatiques et sonores, il m’arrive de me souvenir d’une chanson assez mélancolique que ma grand-mère maternelle me chantait dans mon enfance : « Dans la mer luit l’astre d’argent/la vague est tiède, propice le vent/venez à la mienne barquette agile/Sainte-Lucie, Sainte-Lucie ! » (1)
Tout le monde se déplace d’une boîte à l’autre. Aux deux extrêmes, il y a les sans-abris qui chaque nuit se recroquevillent dans l’étau d’une boîte d’air gelé ; ou alors les galériens, qui ont juste la chance de sortir un quart d’heure dans une cour sordide avant de rentrer dans le même cachot.
D’ailleurs, la couveuse est une boîte comme la bière. On y est emprisonnés avant et après cette existence constellée de boîtes de toutes sortes. Les ascenseurs sont de redoutables boîtes, parfois en forme de bière verticale. Les cellules spatiales en voyage pour la Lune sont de boîtes encore plus redoutables... Ah, oui, je l’avoue, ma pensée la plus effrayante est celle de survivre à ma mort... de me découvrir vivant dans une bière scellée et clouée...
Je supporte à peine l’idée d’un cagibi qu’un accident transforme en prison. Je peux m’imaginer résigné à y survivre avec ma provision de viande ou de sardines en boîte, à condition qu’il y ait une fenêtre voilée et que je puisse profiter de quelques traces de la vie réelle, même de la vie de mes ancêtres morts depuis longtemps. À chaque réveil, de mes yeux devenus presque aveugles, je pourrais regarder au-delà de cette dentelle abîmée et de ces excréments d’oiseaux ou de cafards... Je verrais ma fenêtre à pic sur les rochers, la mer qui va et vient léchant les pieds de mon pénitentiaire. J’entendrais la musique des vagues de la marée basse, au petit matin. Je regarderais confiant la petite île d’en face, inondée de lumière et de merveilleuse normalité. Une boîte heureuse, apparemment.
Ou alors, un jour, on m’ouvrira cette porte triplement verrouillée. On me dira : « Va-t’en ! » Je serai maigre, mes jambes et mes pieds auront perdu toute expérience. Je n’aurai que mes bras et mes mains, qui m’ont si bien servi dans cet exercice pénible à me hisser au niveau des toiles d’araignée pour voir un peu mieux au milieu de cette opaline aux reflets verts et célestes. Je roulerai mon corps jusqu’à la rive. Je me calerai dans la mer et je m’aventurerai au milieu des petites ondes grisâtres. La musique de la mer s’occupera de moi, bien sûr en orchestrant des courants bénéfiques. Je sais que là-bas, au-delà de ce bras de mer, Lucie, la veuve du geôlier — ayant pris l’habitude de m’amener sans critères des boîtes de miel ou de thon, de sauce béarnaise ou de haricots —, m’attend avec sa barquette. Elle viendra à ma rencontre pour me sauver : « Dans la mer luit l’astre d’argent/la vague est tiède, propice le vent/venez à la mienne barquette agile/Sainte-Lucie, Sainte-Lucie ! »

vendredi 4 juillet 2014

Le printemps de Darius - Ana NB pour ces Vases Co de Juillet





- C'est, chaque premier vendredi du mois, un échange de textes, voire d'images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires, idée lancée initialement par Tiers Livre et Scriptopolis. 


- Ce sont des rendez-vous qui s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook dont Brigitte Célérier est l'âme. Alors merci. Elle administre aussi le blog qui, mensuellement, regroupe tous les participants.



 Aujourd'hui, je laisse la parole à Ana NB, et à son texte très touchant, hommage au jeune Darius... 

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Le printemps de Darius - par Ana NB



tout est loin
le geste
les corps
le cri
le corps
la maison
le bidonville
la ville
le ciel
le jour
la nuit

il manque une photographie - une photographie d'un enfant  - il manque une photographie comme un temps arrêté avec quelque chose de vivant - un corps en mouvement - bras jambes torse cheveux - un regard regarde notre regard - il manque une photographie de Darius

revenir à ce jour du vendredi 13 juin 2014 - Darius est enlevé lynché abandonné comme une chose dans un caddie -  dans une ville en France - c'est le printemps - c'est bientôt la fin du printemps -
  
c'est une histoire
c'est une affaire
c'est un lynchage
c'est un massacre
c'est un crime

Darius a perdu  connaissance le corps plié comme une chose

j'ouvre la fenêtre  - bleu sur vert
j'ai appris - je lis dans le journal sous la rubrique «histoire»

Darius n'est pas vivant
Darius n'est pas mort
Darius est là

là quelque part dans une pièce obscure  - la terre se vide le jour se vide la nuit se vide la lumière se vide le cri se vide

j'ouvre la fenêtre - vent soleil nuages

c'est un homme
c'est un jeune homme
c'est un adolescent
c'est un enfant
c'est un fils
c'est un
c'est

et ses pieds battent la terre et sa tête bat la terre et son corps bat la lumière et ses yeux battent le vide

c'est un crime avec la chair le corps le visage le cœur la langue le sang de Darius

tout se referme

là quelque part - douze ombres et une ombre renversée -

on parle de toi Darius -  on parle de toi ce matin à la radio on parle de toi et des 17000 comme toi qu'on appelle ROM - on parle de problème on parle de question on parle de travail on parle de  la langue française on parle de pauvreté on parle de violence - on parle

Wall Street est magnifique !
construisons ensemble notre avenir !
ma profession ex maître du monde !
là où coule le sang l'art est  possible !

j'ouvre la fenêtre  -  la nuit est là  - je regarde la nuit

on dit que tu viens d'arriver en France on dit  que tu vis dans un petit bidonville dans un baraquement une baraque une maison une espèce de maison

Paris manque d'argent !
le président fait le dos rond !
ma profession danseuse de bal ardent !
là où coule le sang le silence est possible !

tu es quelque part
entre la vie
entre la mort
tu es là
Darius