vendredi 7 juin 2013

West Side Story, par Giovanni Merloni pour les Vases Communicants

Pour les découvreurs des Vases Communicants :


- C'est, chaque premier vendredi du mois, un échange de textes, voire d'images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires. 
- C'est une Idée lancée initialement par Tiers Livre et Scriptopolis.
- Ce sont des rendez-vous qui s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook des vases communicants, dont Brigitte Célérier est l'âme. Alors merci. (Elle administre aussi le blog qui, mensuellement, regroupe tous les participants. ) Merci aussi à Pierre Ménard qui scoop-it les échanges.
Ce mois-ci aura été rythmé par les échanges avec Giovanni Merloni, dessinateur et écrivain qui m'épate, et avec lequel les échanges auront été sincères, fournis, agréables... Bref l'essence des Vases Communicants. Encore merci Giovanni.

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West side story

Les divers endroits du monde se ressemblent. On pourrait tout étudier sur une carte, s’aidant avec des livres de toutes sortes. On pourrait réussir à assimiler et à renfermer dans le cœur de la mémoire ces mondes nouveaux, faits d’inconnues lumières et d’inconnues distances qui pourtant rentrent tous, sauf rares exceptions, dans le jeu de cette civilisation qui photographie, enregistre, commente et compare. On peut aussi bien s’aider avec l’expérience d’autres lieux similaires. Par exemple, la Bretagne a bien sûr plusieurs points en commun avec la Galice espagnole, la Cornouaille anglaise et aussi la côte ouest de l’Irlande. Ou alors les fjords de Norvège devraient avoir affaire pour certains aspects avec les rìas du Cap Finistère…
Mais, vraiment, je le jure, jusqu’ici je ne sais presque rien de mon correspondant qui s’appelle François Bonneau. Je connais un peu ses écrits, je suis resté fasciné aussi par le titre de son blog, « L’irrégulier », qui me l’a rendu immédiatement sympathique et dont j’ai lu quelques textes qui m’ont touché. Je sais qu’il est professeur (je crois de lettres, dans un lycée) et qu’il va bientôt se marier dans le sud de la France. Mais je ne sais pas du tout où il habite et travaille physiquement. Est-il un homme du sud ou du nord, du nord-ouest ou du sud-ouest ? Il ne me l’a pas encore dit, moi je ne le lui ai pas encore demandé. Quand il me le dira…

Dans l’esprit des vases communicants, je lui ai envoyé quatre dessins, ayant des raisons et des histoires condensées dans de titres que j’espère cohérents. Il m’a envoyé plusieurs photos, parmi lesquelles j’en ai choisies quatre.
Nous nous sommes engagés, dans nos contacts par mail, à exprimer ou raconter quelques choses que ces images échangées vont nous suggérer… Peut-être, mes dessins aux sujets contraignants obligeront François Bonneau à s’en dérober, en se sauvant dans une pure abstraction ou dans une histoire paradoxale et « irrégulière » comme j’en ai lues et appréciées dans de précédents vases communicants et dans son blog.
Quant à moi, je pars dans une dimension tout à fait opposée. Il m’a envoyé des photos magnifiques, qui catapultent une réalité aussi attirante qu’inconnue sur la paresseuse agitation de mon ordinateur parisien.
Peut-être, François Bonneau imagine que je connais déjà ces lieux et qu’il considère comme escompté que je sache ou devine aussi facilement si ces endroits font partie de son univers quotidien ou, au contraire, s’ils sont, des lieux éloignés pour lui aussi comme pour moi : des lieux où il se rend rarement où qu’il n’a vu qu’une fois, au moment d’en prendre ces superbes et intelligentes photos.  
Mais je préfère comme ça, avancer à moitié aveugle, sans rien savoir, procédant par hypothèses. Mon histoire sera ainsi nourrie par cette découverte incertaine, tandis que mes mots se mettront en marche ou s’arrêteront au fur et à mesure qu’un itinéraire ou une réflexion se déclencheront… 

J’arrive maintenant. J’ai débarqué étourdi et endolori au petit matin. J’avais besoin de lacets pour mes chaussures et je voulais me désaltérer avec de l’eau de robinet. Mais, tous les bars, magasins et  boutiques près de l’embarcadère étaient fermés. Je me suis demandé si c’était dimanche. Il n’y avait personne. L’unique soulagement pour moi était les inscriptions des affiches et les enseignes des locaux fermés. S’il y avait quelqu’un, il parlerait bien sûr dans ma langue… c’est-à-dire dans la langue que je parle désormais depuis des années… Il fait beau, la journée pourtant s’affiche rigoureuse. Le vent… de l’ouest (que je reconnais grâce à mon expérience d’ancien marin, rien qu’en léchant l’index pointé vers le ciel) a nettoyé le ciel et maintenant le soleil me caresse le cou. Mais il faut bouger. Je me déplace circonspect dans ces ruelles inanimées jusqu’au moment où je vois cet œil rétroviseur au coin d’une usine apparemment abandonnée. Dans le miroir, cerné par des lignes diagonales noires et blanches, le ciel assume une couleur plus foncée. Un bleu cobalt entoure gentiment deux maisons attachées et probablement unies à l’intérieur dont celle de gauche affiche un solide toit en tuiles rouges, tandis que l’autre, en retrait vis à vis de la rue, se dérobe un peu derrière un jardinet assez dépouillé et un escalier prétentieux. Sa ligne de ciel d’ardoise, évoquant une église de campagne, fait ressortir en évidence une mansarde à l’étage. J’y vais ?
Une fois rentré, je devrais me présenter. D’accord, je ne suis pas un forçat, et celle-ci ce n’est pas la résidence de l’évêque de Digne. Mais serais-je digne de ces villageois aux rythmes tranquilles ?  

ont-ils finis les coups de pied dans le cul ? En Italie, où je faisais auparavant mon petit cabotage, des restes de cirques arrivaient toujours dans les villages de la côte de Calabre (Joppolo, Coccorino, Coccorinello, Nicotera et Tropea). Je dis « restes » parce que j’imagine de féroces litiges entre les membres de ces familles d’artistes touche-à-tout qui aboutissent à une sorte de spécialisation dont  personne n’a pas vraiment voulu. Donc quelqu’un se prend l’éléphant, tandis que d’autres essaient de profiter du rideau et de la piste nue et crue et d’autres encore héritent du manège. Celui-ci que j’examine maintenant, semble complètement dépourvu des longues chaînes de fer auxquelles j’ai l’habitude de voir attachées de petites chaises sans dossiers ni jambes… Celui-ci n’a pas une gueule de manège, même si la décoration de la vrille est très jolie. Je suis sûr que là-dedans ne se cache personne, ce serait dangereux avec tous ces engrenages de fer… J’aimerai voir s’il y a une petite porte. Parfois, dans ce minuscule cagibi on garde des petits trésors. Un vieux gramophone, par exemple, avec des disques des années cinquante et soixante… et cette musique légère de Temps modernes : « Je cherche après Titine, Titine ô ma Titine, Je cherche ma Titine et ne la trouve pas… »


Je me suis tellement baladé, dans cet endroit désert, sans rencontrer personne ni animaux, ni traces de quoi que ce soit à manger ou boire, que je me suis convaincu qu’il y a quelque part un robinet avec une énorme vanne. Ce robinet a été fermé et verrouillé par les négateurs de la vie. Car je considère comme très improbable l’hypothèse que les gens soient partis en vacances. Oui, d’abord j’avais imaginé que les habitants d’ici eussent abandonné toutes occupations pour monter sur une arche de Noé et s’exiler dans une île avec tout le bien de Dieu qu’ils auraient égoïstement emprunté partout. J’ai abandonné cette piste quand je me suis souvenu d’un bruit gigantesque que j’avais entendu la nuit dernière, lorsqu’on se demandait si ce noir imprégné d’épais brouillard aurait duré encore un jour. Oui, là-dedans je n’étais pas seul. Et maintenant, je ne comprends pas. Ici je suis seul, les pieds nus, les chaussures enfilées dans les poches, le froid mou du sable caressé par la lumière d’un après-midi de cauchemar.
Je m’approche du tracteur  qui semble m’attendre, vide et pourtant prêt à partir, comme un astronef… 

Un tableau sans personnes, c’est comme un livre sans paroles. Je rencontre de plus en plus des difficultés à m'exprimer dans ce vide. Cela a l’air d’aller vite. Un seul jour s’est écoulé. Le ciel est vide d’oiseaux, la mer est vide de poissons, il n’y a plus de moules ni d’algues accrochées aux chaînes rouillées.
Je songe pour un moment à la déception de Napoléon quand il s’est trouvé dans la ville de Moscou, vide et brûlée. Mais ici on est déjà à la retraite de Russie. Une retraite pourtant à l ‘apparence agréable. On va mourir dans un désert qui n’est pas vraiment le véritable désert, dans une solitude polaire où quand même les pieds gelés trouvent encore le réconfort de la terre nue… Ou alors je reviens au tracteur abandonné et je profite de ce silence pour écrire une lettre à François Bonneau... Cher François, au commencement de cette histoire de vases communicants, en songeant aux photos que tu devais encore m'envoyer, j'avais esquissé dans mon esprit un thème "géographique" que je porte en moi depuis toujours. Le thème d'une course impossible dans la direction où le soleil tombe (ou se couche). Une course essoufflée pour empêcher au soleil de se coucher, pour que le soir s'éternise. Cette idée du "couchant redoutable et fascinant à la fois" (dont je ne suis ni le premier ni le dernier è m'imprégner) ne fait qu'un, dans mon imaginaire, avec l'attraction pour cet "ailleurs" qui se trouvait, à l'origine, sur le nord-ouest vis-à-vis de Rome (ou de Naples) et maintenant est sur le sud-ouest vis-à-vis de Paris. Mais, je ne pouvais pas m'attendre à une télépathie pareille. Car en fait les photo que tu m'as envoyées, symboliques et romantiques à la fois, m'ont littéralement transporté, en quatre déclic, dans un lieu qui m'enchante et m'emprisonne en même temps. C'est peut-être dû à la force des vases communicants. Penses-tu qu'il y a une possibilité de m'en sortir en dehors de la mort ?

Texte : Giovanni Merloni
Photographies : François Bonneau

 

mardi 14 mai 2013

Accroche-pattes

Ça croque en jambes,
Ça piète, ça piède et ça orteils,
Ça remue aussi, en dedans,

Ça déséquilibre et tant mieux,
Ça a déjà chuté ça ne risque plus rien,
Ça bloque, juste ce qu'il faut,

Ça en a oublié le martial, depuis long, depuis loin,

Depuis la distance entre l’œil et l'orteil, depuis qu'elle, 

Depuis la chair de poule et la chair agacée,

Ça, depuis cinq minutes.

jeudi 2 mai 2013

L’inattendu (2/2) - Rainbow // Accueil de Dominique Hasselmann pour les Vases Communicants.


Pour les découvreurs des Vases Communicants :

- C'est, chaque premier vendredi du mois, un échange de textes, voire d'images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires. 
- C'est une Idée lancée initialement par Tiers Livre et Scriptopolis.
- Ce sont des rendez-vous qui s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook des vases communicants, dont Brigitte Célérier est l'âme. Alors merci. (Elle administre aussi le blog qui, mensuellement, regroupe tous les participants. ) Merci aussi à Pierre Ménard qui scoop-it les échanges.
Plaisir d'accueillir, ce mois-ci, le texte de Dominique Hasselmann ; nous nous sommes chacun inspirés des photos envoyés par l'autre, avec en tête ce simple mot-clé : l'inattendu. On peut retrouver Dominique sur son blog Le tourne-à-gauche.
Les participants à la manifestation Du Blog à la Scène auront eus, via enregistrement, la primeur de l'échange...
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Rainbow

Il avait longtemps vécu dans ce sous-sol : une sorte de loft très soft, où personne ne venait le déranger. Aucune voiture, aucun être humain, aucun animal. Les piliers, seuls, ressemblaient à des statues, un peu comme à celles de l’île de Pâques, ou aux Géants du Nord, immobiles mais solides : tout reposait sur leurs épaules arrondies. Le toit de béton pouvait être menaçant mais on n’était pas au Bangladesh et les travailleurs clandestins ou pas étaient regroupés dans d’autres quartiers de la ville. Le soir, il s’amusait à courir dans ce labyrinthe pour garder la forme, il se glissait ainsi entre ces quilles, jouant lui-même le rôle de la boule.

Pour en garder un souvenir, il avait peint cet endroit et s’était attaché surtout à bien « rendre » le jaune de la base des piliers. Cela reflétait l’aspect exotique du lieu, à la fois familier (il l’avait « occupé » durant sept mois), et véhiculant un air d’« inquiétante étrangeté » comme aurait dit Freud qu’il avait lu il y avait déjà longtemps.

Quand il avait pu dénicher une cabane à la campagne – et se retrouver alors à l’air libre – il s’était mis à vivre en autarcie (il relisait parfois Walden ou la vie dans les bois)  et à cultiver lui-même son jardin. Il se nourrissait de ce qu’il faisait pousser, au lieu de quémander et quêter dans la rue ou le métro « un ticket-restaurant ».

Quel plaisir de ne dépendre de personne ! Plus besoin d’aller patienter dans la file d’attente, place du Colonel-Fabien, pour obtenir un bol de soupe (populaire) et un morceau de pain. Ici, en entrée : radis rouges et blancs comme un drapeau, bien croquants sous la dent, ensuite des pommes de terre rondes et fermes, récoltées avec la machine ad hoc qui avait montré depuis des décennies son efficacité et son caractère imperturbable, quelles que soient (ou fussent) les saisons.

Il élevait quelques poules et lapins, car il n’était pas végétarien : cela agrémentait son ordinaire. Pour le vin, il n’avait pas planté de vignes mais se fournissait dans la petite épicerie du village situé à 10 km.

A côté de son carré de plantations (qui alignaient aussi des laitues et des haricots verts), il avait creusé une piscine, avec l’aide des trois paysans qui avaient accueilli de manière bienveillante sa venue et son « retour à  la nature ». Ce n’était pas un de ces bacs rectangulaires tout faits, en plastique de couleur bleue, tels qu’on en voit dressés le long des périphéries urbaines et des centres commerciaux gigantesques. Il avait tout fabriqué lui-même, et veillé à l’étanchéité de l’ensemble ainsi qu’au fonctionnement du système d’évacuation de l’eau.

Les enfants des agriculteurs venaient maintenant s’y baigner tous les dimanches, c’était l’occasion d’allumer le barbecue et de faire cuire des côtes de porc qui fumaient et enfumaient le paysage sans façon.

Lui-même piquait parfois une tête dans le bassin, cela lui rappelait sa période d’homme-grenouille.

Car souvent, il repensait à la Nouvelle-Zélande : il aurait aimé s’installer là-bas, une sorte de paradis perdu, hélas, par la faute d’un commandement imprévoyant.
Pouvait-il deviner, quand il avait posé une des deux mines magnétiques sous la coque du navire, qu’un photographe se trouvait à bord et serait victime de cette opération des services secrets français ?
Mais déjà, Edwy Plenel veillait.

La démocratie pouvait se flatter d’être sous l’œil vigilant de quelques-uns des ses intraitables défenseurs, des journalistes qui avaient lu Albert Londres et ne confondaient pas l’information avec l’« entertainment ».
Après l’affaire du Rainbow Warrior, il avait quitté la DGSE et ses « nageurs de combat », rendu sa combinaison de caoutchouc et était parti ailleurs : c’est ici qu’il avait atterri. 

La paix était brave, finalement.

texte : Dominique Hasselmann
photos : François Bonneau


mardi 30 avril 2013

Du blog à la scène : les vases communicants donnent de la voix





Le Jeudi 2 mai 2013, de 19h à 21h,
Médiathèque Faidherbe, Paris 11ème (Métros : Ligne 8: Faidherbe Chaligny ; Ligne 9: Rue des Boulets),
On pourra voir et entendre, en chair et en voix, un bel aperçu des participants aux Vases Communicants. Une initiative que l'on doit à Nolwenn Euzen, et à Mathilde Roux (Voir liste ci-dessous.) Plus d'infos sur le site "Que faire à Paris ?"


On pourra notamment y croiser :

Michel Brosseau (http://àchatperché.net/)
Piero Cohen-Hadria (http://www.pendantleweekend.net/)
Nolwenn Euzen (http://grandemenuiserie.fr/)
Virginie Gautier (http://carnetdesdeparts.blogspot.fr/)
Christophe Grossi (http://deboitements.net/)
Dominique Hasselmann (http://www.doha75.wordpress.com/)
Eve de Laudec (http://www.evedelaudec.fr/)
Jessica Maisonneuve (http://gadinsetboutsdeficelles.blogspot.fr/)
Céline Renoux (http://lafilledesastres.com/)
Mathilde Roux (www.mathilderoux.fr)
Anne Savelli (http://fenetresopenspace.blogspot.fr/)
Martine Sonnet (http://www.martinesonnet.fr/blogwp/)
Guillaume Vissac (http://www.fuirestunepulsion.net/)

 « invités-surprise » :
Daniel Bourrion (http://www.face-ecran.fr/)

...et pourquoi pas, une intervention de L'Irrégulier...

Affiche conçue par Mathilde Roux

mardi 23 avril 2013

Mme H - Ignifugée (fragment de VILLAGE - Feuilleton désordonné)



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(Tout le feuilleton ici. Des pièces éparses qui, si si, finiront par s'assembler.)

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                Mme H, ignifugée.

  Pendant ce temps, de la buvette, Mme H regarde passer un dos sans âge vrai.
  La crue est encore loin.
  Mme H renouvelle sa commande.



Le nez isocèle,
Le bras coudé à l'angle droit,
Pliée, près du bord de la table,
Bords tranchants,
Avec sa frange polygone
Et ses phalanges aiguës et blanches,

Elle pourrait bien piquer, couper,
Mais s'orne trop, pour un tesson,
Trop pour du cristal brisé.

Serait volutes, à la chaleur,
Se courberait au prix d'une fonte,
À l'appel de la combustion.
Peut-être est-elle ignifugée ?

vendredi 12 avril 2013

AFLOJAR A FONDO - Vase Communicant, tardif, mais d'avril - accueil de Jessica Maisonneuve

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Pour les découvreurs :
Vases Communicants - c'est chaque premier vendredi du mois. C'est un échange de textes, voire d'images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires. Idée lancée initialement par Tiers Livre  et Scriptopolis.

Les rendez-vous s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook des vases communicants, dont Brigitte Célérier est l'âme. Alors merci.

Ce mois, accueil retardataire mais enthousiaste de Poivert, alias (elle ne m'en voudra pas de la griller) Jessica Maisonneuve, vaseuse régulière et tenancière du blog désormais bien connu Gadins et bouts de ficelles. Par échange de photos, nous avons redécouvert (j'aime à le croire) certains de nos lieux communs, lieux de promenades : son parc, mon centre ville. Poivert hache. Les phrases. Elle aime. Quoi ? Quand c'est rythmé. Nous offre une nouvelle. Entière. Belle.
Excuses, bien sûr, pour retard, entorse à la règle du premier vendredi du mois. Un œil défectueux contre un dos en vrac, le tout désynchronisé. Bon. Quelque chose existe, enfin, un bel échange. Merci, Poivert.
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 Aflojar a fondo
Texte : Jessica Maisonneuve
Photos : François Bonneau




Il habite dans un immeuble étudié pour l’ensoleillement maximal. Chaque balcon, orienté. En quinconce. Plein sud. Isolé. Des autres appartements. Des voisins. Du bruit. De tout. Sauf du soleil. Vie parallèles, étagées. De la rue, la façade accroche la lumière. On la devine, sa capacité d’ensoleillement. Au retrait sur rue. Aux drôles de balcons triangulaires. Tellement triangulaires qu’à part venir se pencher rêveusement à la balustrade, clope au bec, on ne peut rien y faire. Pas moyen d’y mettre une table. A la rigueur, l’étendoir à linge. Mais alors, plus possible de venir y rêver clope au bec. C’est l’un ou l’autre. Faut choisir. La clope ou le linge sec. De toute façon, il ne montre que très peu le bout de son nez sur le balcon. Et toujours avec un profond déplaisir. Cet appartement. Cet immeuble. Le dégoûtent. Profondément. Il ne voulait pas. N’aurait jamais voulu habiter là. Elle lui a forcé la main. Rien à faire. Faut toujours qu’elle décide. Et lui, il doit suivre. A contrecœur. Ce qu’il en pense, rien à battre. Quand il a des velléités de rébellion, elle le remet à sa place. Celle de ses 20 pourcents. Pas grand-chose, 20 pourcents. Même si la Mutuelle de Poitiers, en face de leur immeuble, explose de joie à l’idée de leur faire économiser 20 pourcents de leur facture d’assurance santé en regroupant leurs contrats antérieurs. Pas grande chose.
20 pourcents. De cette tranche de dalle bétonnée, à peine dissimulée sous un carrelage blanc. 20 pourcents. Qu’il possède. Le bénéfice de son salaire. Pas d’apport. Alors. Pourquoi aurait-il plus. Donc, 20 pourcents. Les gagne. Les sue. Les mérite. Ses 20 pourcents. Mais plus. Non. Elle. Oui. Elle a hérité. A de l’apport. Alors. Pourquoi aurait-elle moins. 80 pourcents. Le montant de sa part du gâteau. Il se demande. Parfois. Ce qu’il a vraiment. Ce qui est vraiment à lui. Ici. Qu’est-ce que c’est que 20 pourcents. Qu’est-ce que ça représente. Les toilettes. Le cagibi. Les penderies. Les pièces techniques. A coup sûr. Oui. Cela doit approcher ça. Les 20 pourcents. Alors. Au fur et à mesure. Il s’accroche à ça. Ces 20 pourcents. Il les occupe. Le plus possible. Il ne faudrait pas qu’ils lui échappent. Il finit par aménager le cagibi à sa convenance. Elle râle. Où mettre le balai. Le seau. L’aspirateur. Là-dessus, il lui rappelle. Ses 80 pourcents. Son balcon bien orienté. Idéal pour ranger les ustensiles ménagers. Prêts à l’emploi, juste à ouvrir la baie coulissante. Elle menace. Fulmine. Bat des bras. Peut-être des jambes aussi, mais impossible à vérifier, à l’abri derrière la porte du cagibi. Il y fait bon, c’est là qu’est planquée la chaudière. Il a posé un futon dans un coin. Une étagère avec des vieilles revues, quelques bouquins. Un petit bureau où il s’attable des heures. Sérieux. Les yeux dans le mur. Attendant que. Attendant quoi. Il a vu cette plaque sur une porte de baraque de chantier. Rouge sur rouge.



Il n’a pas résisté. Une longue habitude de chapardage urbain derrière lui. Adolescent, pris d’une soudaine inspiration, il en avait piqué une dans un jardin public, et l’avait installée sur le mur de sa chambre. Il l’a gardée longtemps. Où est-elle maintenant. Alors, lorsqu’il voit cette plaque, le long d’un terrain vague, il la prend. Chantier interdit au public. Et il repeint la porte du cagibi en rouge. Bravade. Badigeon insolent. Pied de nez à la chieuse.
Lorsqu’il sort. Il se rend bien compte. Que quelque chose ne tourne pas rond. Où plutôt qu’il ne tourne pas rond. Lui. Tout en tournant en rond. Tout le temps. Le serpent qui se mord la queue. En se disant qu’il se pourrait bien que ce qu’il morde soit sa queue. Il s’en rend compte un jour. Au centre commercial. Il tourne dix fois sur la plateforme sombre, en suivant les indications insensées qui doivent le mener vers la sortie, une flèche à gauche, une flèche à droite, demi-tour, il a l’impression de suivre une chorégraphie complexe, pointilliste, faite d’entrechats, de pas de deux et de sauts carpés. Tout ça pour aller tout droit. Parce que. Pour aller tout droit. Il a dû contourner des poteaux. Des véhicules garés au bord de la chaussée. Tourner dans plusieurs allées pour finalement se retrouver dans le bon sens. Avant de faire le grand plongeon pour revenir au plancher des vaches via un colimaçon vertigineux.


Lorsqu’il sort enfin, après avoir introduit son ticket de caisse dans la machine, debout sur la pointe des pieds, les épaules plaquées au dossier par sa ceinture assassine, il tremble. Il cherche des yeux un endroit où se garer. Et puis se souvient. Que précisément. Il n’y en a jamais ici. Et que c’est pour ça. Qu’il est monté. Dans ce piège. Alors, n’en pouvant plus, il s’arrête en double file, au milieu de la circulation, et met les feux de détresse. Parce que. Qu’on ne lui dise pas qu’il ne l’est pas. En détresse.

 
Il tourne en rond. A longueur de temps. Sa vie tourne en rond. Dans son appartement rectangulaire. Avec vue rectangulaire sur le ciel. Certes plein sud. Mais les soleils rectangulaires n’illuminent jamais tout l’espace. Ils s’arrêtent aux lisières de l’improbable. Là où l’humain se planque. Là où règne l’inquiétude. Les soleils rectangulaires s’en moquent, de l’inquiétude. Ils lui chatouillent la barbe, se marre, et s’en vont dès le soir. Pour laisser l’ombre envahir tout l’espace. La poitrine. La gorge. Pour l’obliger à reculer au-delà du rectangle. Dans les coins. Dans ses 20 pourcents. Dans le noir.
Un jour il craque. Ça s’est fait petit à petit. A coup de gueulantes. Interminables. Fais pas ci. Fais pas ça. Dors pas. Tu ronfles. T’as pas fait les courses. Vu le salaire que tu gagnes. Tu pourrais au moins te magner le cul. Laisse-moi la chambre. Va dormir dans ton clapier. Tu l’aimes tellement. Et puis. Vu ce que tu baises. Autant plus venir dormir avec moi. Mais qu’est-ce qui m’a foutu un raté pareil. Va te faire foutre. Je te remplace quand je veux. Débarrasse le plancher. Minable. Petit à petit, elle gagne. Il traverse sa vie comme un automate. N’écoute plus. Ne pense plus. Chantier en cours. Chantier de sape en cours. Rien à voir. Rien à espérer. Se concentrer. Attendre. Réfléchir. Les yeux dans le mur. Se demander. Comment s’échapper du rectangle. En beauté. Ou discrètement. Disparaître. Ou peut-être les deux. Imaginer un moyen permettant de s’évaporer dans un grand boum. La tuer peut-être. Se faire sauter le caisson, sinon. Bof. Elle en vaut pas la peine. La morue. Finalement, la solution se présente à lui. Sans qu’il l’ait convoquée. La ville l’a entendu. Elle lui parle. Lui dit quoi faire. L’appelle. Comme la mer de Renaud. C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme. Elle l’a choisi, la ville. Faut croire. Elle l’appelle. Le cherche. Pas de sourire, pas de minauderies. Non. Un appel. Cru. Sans fard. Une fringale. Impérieuse. Mais pas comme la chieuse. Elle, elle ne sait que gueuler. Rien de ce qu’elle peut dire ne le touche. Ne lui donne envie de se coucher là. La queue en l’air. Et qu’elle vienne. Le prendre. A califourchon. La chieuse. Elle gueule. Des mots. Inaudibles. Sans goût. Sans sel. Hors sexe. Mais la ville. Elle. Il la veut. Maintenant. Il sait. Qu’elle le désire aussi. Alors les réponses viennent d’elles-mêmes. Aflojar a fondo. Desserrer à fond. Lâcher du lest. Donner du mou. Tout donner. Et puis partir. Lorsqu’il croise cette phrase, comme on croise sa destinée, il est au volant de sa twingo. Il en lâche le volant. Il en a le pantalon qui gigote. Il veut tout lâcher là. Au milieu de la route. S’abandonner. A cet appel. Aflojar a fondo.


 
Il imagine sa voix. Immatérielle. Inimitable. Inaudible. Et pourtant. Il l’entend. Du fond de son ventre. Il l’entend. L’appeler. Le supplier. L’envahir. Il déborde. De partout. Du pénis. De la gorge. Des yeux. De la peau. Il s’arrête. Oublie ses feux de détresse. Bouche béante. Yeux dans le dos. Bave aux lèvres. Aflojar a fondo.
Il gare sa voiture au pied de son immeuble. Il est en nage. Poisseux. De partout. Plus un centimètre de sec sur tout le corps. Dans un nuage de coton, il regarde de l’autre côté de la rue. La Mutuelle de Poitiers. Ses 2O% de réduction qui n’en finissent pas de le narguer. Quelque chose se passe. Encore. Là. En lui. Il regarde de nouveau. Cette publicité. Honnie. Les mots. Qu’il ne supporte plus. 20 pourcents. De réduction. Et s’il les déduisait. Finalement. Ces 20 pourcents. Oui. La ville. Lui dit. Oui. Déduis-les. Tu m’appartiens. Maintenant. Déduis-les. Abandonne tout. Tes vêtements. Tes livres. Tes meubles. Tes pièces techniques. Je te veux nu. Neuf. Entier. 100 pourcents de toi. Sans rien de plus. Je t’habillerai. Je te protègerai. Je te ferai jouir. Oublie le reste. Ce n’est rien. Cela ne te convient pas. Les ronds n’entrent pas dans les carrés.
Alors. Il prend les choses en main. Viril. De nouveau. Il calcule. Il décide. Ce qu’il doit trancher. Dans le vif. Ce qui est à lui. Ce qui est à l’autre. Ses 20 pourcents. Il les met de côté. Il les empaquette soigneusement. Avec jubilation. Il danse. Saute à la corde. Rit dans le carré de soleil, pieds nus sur la moquette. Montre sa bite aux voisins d’en face. Pile au milieu du rectangle. Il regarde. Dehors. Il la voit. Elle. La ville. Son amante impérieuse. Alors il continue. Fiévreux. 20 pourcents. Un moment, rigolard, il sort sa calculette. 20 pourcents de 763 livres, ça fait combien. Idem les couverts. Idem les serviettes de bain. Heureusement. Elle travaille tard ce soir, la chieuse. Comme tous les soirs. Il a tout le temps. Lui. Le jean foutre. Il a fait l’école buissonnière. Avec délices. Et puis pourquoi parler d’école buissonnière. Il n’y retournera pas. Trop occupé à jouir. A mourir de jouissance. La faim, il ne connaîtra pas. Il se nourrira de son sperme. Ramassera des fruits pourris, tout ce qu’il trouvera. Se les fourrera dans la bouche. Tête renversée, laissera couler en lui le jus de canettes moitié vides. Qu’importe. Ne fera pas de vieux os. Des os carrés, pourquoi faire. Il partira dans un grand boum. A sa façon. En riant. En hurlant de plaisir. Et puis plus rien. La fosse commune peut-être. Et alors. Enfin. Il sera planté. En elle. En son cœur. En son sexe. Pour toujours.
Quand il a fini. Midi à peine. Le temps s’est dilaté. Il a dû virevolter cinq minutes à peine. Il est prêt. Il enfile un vieux jean, un tee-shirt, des tennis. Il remplit l’ascenseur de ses 20 pourcents. Le canapé, droit comme un i. Des sacs poubelles. L'étendoir à linge. Une étagère. Des bidules. Pas grand-chose. Arrivé en bas, il court. Allers retours entre l’ascenseur et la Mutuelle de Poitiers. Il recrée ses 20 pourcents. Là. Sur le trottoir. En un simulacre d’appartement.


Un graffiti, juste au-dessus du canapé. On dirait un tableau, pendu au mur du salon familial. Alors il s’amuse. Arrange ses menues possessions. Recule. Tire la langue. Ajuste un carton. Le change de place. Se faisant, il harangue le chaland. Vide-grenier gratuit. Servez-vous. Tout doit disparaître. Lorsque tout a disparu. Il s’assoit sur le trottoir. A bout de souffle. Il lève les yeux. Sourit. Les fenêtres de son appartement brillent sous le soleil. Il ouvre sa main. La clé. De ses 20 pourcents. Il la regarde. La tourne dans ses mains. Et puis, d’une torsion du poignet, l’envoie valdinguer dans le caniveau. Tout à lui-même, indifférent aux passants qui le regardent en rougissant, il se couche sur le ventre, à même le trottoir. Bras et jambes écartées, il enlace son amante. Il frotte sa peau contre le béton du trottoir. Il l’irrite. Nage à contre-courant. Là. Sur ce trottoir. Il frotte sa peau contre la sienne. Il crie.

Poivert // Jessica Maisonneuve

-- merci à Jake Lamar, dont la nouvelle New York transfer a nourri l’écriture de la mienne --

mardi 2 avril 2013

Lève la tête, quand ça s'embrase

Mille fois vu, oui, partout, oui. 
Ça se couche ; du rouge, du jaune, oui, oui.

Mais.
Ce privilège de l'heure d'hiver,
Sortir de son emploi quand le jour n'est presque plus, qu'il brûle encore un peu pour, quelques instants de plus, nous montrer qu'il brille, malgré tout.

Ignifugé de la rétine,
Lever la tête, et la tourner encore, pas blasé. 
Ça n'est pas que du rouge, du jaune, qui se confondent.

Ça brûle pour briller.

Lève la tête, quand ça s'embrase.

mercredi 27 mars 2013

Bouquet de gambettes.


Poésie de supermarché ?
Entre deux rayons, face aux têtes de gondoles,
Certainement arrosées d'huile de coude,
Des jambes poussent, pieds vers le haut, d'un pot vert. 
Signe d'un printemps qui s'est trop fait attendre, sans aucun doute.

Je vous laisse les bas et les ballerines, merci. Je ne prendrai que la photo, le temps de la compassion pour les contorsionnistes là-dedans, puis la poudre d'escampette.



mardi 26 mars 2013

Tache de propre, dame de poussière



Elle nous regardait, dubitative et amusée, tache de propre sur un camion, peut-être à l'abandon. Elle avait le regard trouble, craignait sans doute une giboulée, son menton dans le poing pour garder contenance. Tableau né du hasard dans son écrin de crasse, elle pouvait bien toiser.


Crédit photo : les 2 frères Gimenez, Thomas et Guillaume, 24/03/2013 - merci d'avoir dégainé pour moi, quand ma batterie m'a trahi...

dimanche 17 mars 2013

Lecture - Albane Gellé - Si je suis de ce monde



Tenir à bras sacs et poids lourds et nuages serrés cailloux à plier dos et les genoux puis banc de sable en éclaircie entre une rivière et un fleuve, à s'ébrouer la tête noire (devant tout près aigrette blanche sur une seule patte debout).

***

Tenir cadence de ses désirs joies troubles emportements et fougues malgré les têtues tentations galops lumières ou rênes longues la tête est dans le corps debout

Albane Gellé, Si je suis de ce monde, Cheyne éditeur, 2012, p.33 et p.34


Au bout de trois poèmes elle est là, retrouvée, la musique d'Albane, ce rythme qui affirme sa présence, qui attend qu'on l'accueille sans jamais s'imposer. 
 Le recueil rassemble une suite de poèmes unis par ce simple parti-pris : chaque pièce commence par "tenir", se termine par "debout", mantra simple et essentiel.
 Cet ensemble s'ouvre par quelques lignes manuscrites de l'auteure, et qui évoquent trois souvenirs fragiles épais cherchant à voir par dessus bord maladroitement posés debout. La fragilité assumée, la maladresse acceptée (à laquelle on ne croira pas, en ce qui concerne le développement de cette écriture au fil des pages), mais le refus d'une autre position que celle d'humain, dressé, debout malgré tout : humilité, sans renoncement, et sans se courber devant l'obstacle. Nous voilà parés à la variation.
 Quand, dans son recueil Je te nous aime (chez Cheyne également), les textes formaient des lignes aériennes tout en haut des pages, les poèmes sont ici centrés. Chaque pièce est cible, renouvelée par celle qui suit. Variation donc, sans aucune monotonie.
  C'est une lecture qui réconforte, qui cueille et passe bien trop vite. Manifeste contre le renoncement, contre l'avachissement, pour la douceur active, pour le plaisir d'être soi, malgré tout. Debout.


lundi 11 mars 2013

Les murs l'ont dit #7 : Sauvez un arbre, mangez un avion

Pour archives : Poitiers, en mars, affiche "sa" ZAD sur la surface bourgeoise du Decaux.
Vandalisme bon enfant : zone d'"expression libre" (l'est-elle?), récupérée à la ville qui l'évacuera bientôt.
Slogans.






lundi 4 mars 2013

L'âge idéal pour la photographie

L'infime qui leur saute aux yeux, un point de vue plutôt bas sans avoir à se baisser, pas de complexe,  sens du cadrage sans calcul : 9 ans, c'est peut-être l'âge idéal pour la photographie.

Photo (non retouchée) : Élise M. 9 ans,

vendredi 1 mars 2013

Poitou mythologie (petite) - François Bon - Vases Communicants

Bienvenue à François Bon, pour ce vendredi de Vases communicants inter-François ; un grand merci à lui d'avoir initié cet échange.
Son texte, ci-dessous, fait suite à quelques photos, que j'ai prises à Ruffec sur un de ses anciens lieux de travail. 
Il se trouve que je travaille actuellement moi-même dans cette même ville.


 ***
 
Pour les découvreurs :
Vases Communicants - c'est chaque premier vendredi du mois. C'est un échange de textes, voire d'images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires. Idée lancée initialement par Tiers Livre  et Scriptopolis.

Les rendez-vous s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook des vases communicants, dont Brigitte Célérier est l'âme. Alors merci.

***

Poitou mythologie (petite)

Même pour retrouver l’année exacte j’ai un peu de mal mais si, puisque je venais d’avoir le permis de conduire et cette 2CV bleue à capote jaune rafistolée et même c’est de ça dont je me souviens le mieux finalement, ça avait duré un mois et c’était l’été 1973 puisqu’à la fin d’août ce serait le coup d’État au Chili de Pinochet, et je me revois à l’automne déchiffrant sur cette 6 cordes Yamaha les partitions du premier disque de La guitare à Dadi, et puis voilà : l’été 73 ça te fait 20 ans tout juste 20 ans pas plus alors que la vie adulte je ne sais toujours pas quand ça commence ni pourquoi.
Mais que Serseg oui, Serseg y a contribué en une seule fois ce mois-là, en tout cas cette journée-là mais de quoi je me souviens, tu te rends compte 40 ans de ça et de toi qu’est-ce que tu sais d’autre depuis, qu’est-ce que tu as appris et pourtant elle est là cette journée-là si près de toi.
On commence par ramasser les éclats les miettes le jouet cassé du temps sur le carrelage de quarante ans de vie, dans ce recoin c’est Serseg qui est cassé, faire l’inventaire de ce qui reste ça commence par la 2CV il est 6h du matin tu vas au boulot il y a exactement 17 kilomètres mais c’est la première fois que tu as le droit de les faire seul – quand je roule sur des routes du Poitou même aujourd’hui j’ai cette nostalgie par les odeurs, une humidité particulière quand tu traverses les forêts, les jeux qu’on avait dans ces forêts minces, grimper là-haut et se balancer passer d’un arbre l’autre et choisir la viorne la plus sèche pour l’allumer et la fumer, on se retrouvait près de l’ancien four à chaux et nul chemin qui menait là, nous connaissions aussi toutes les grottes profondes, pas profondes d’ailleurs Jacques Bernier qui nous les enseignait est mort le mois dernier – en attendant c’était le matin dans ces lumières d’été du jour déjà levé bien avant toi et ta 2CV qui prend les virages de Lizant, coupe la Charente à Taizé-Aizie et tous ces noms comme les Adjots ou Condac Barro Bioussac tu parles qu’on les connaissait déjà par coeur depuis longtemps avec nos vélos mais là voilà : tu faisais les 17 kilomètres en 21 minutes, le coude dans la glace ouverte, pas de radio dans la voiture mais de toute façon tu avais ça à l’intérieur.
C’était l’avantage de la première année Arts et Métiers, des stages ouvriers d’été on en trouvait juste en écrivant, c’était gage de bonne obéissance et d’un minimum de savoir bien concret bien technique. D’ailleurs les odeurs de Serseg même je ne les sais pas : trop vu de vestiaires et cette croûte de sueur qu’on capelle avec le bleu (j’avais le bleu qu’on nous demandait à l’école, je savais me mettre en bleu), et bien sûr les odeurs de la fonderie aujourd’hui encore j’en tiens magasin, même plus que les noms, celle du sable noir et son liant glaiseux, puis celle du talc dont on saupoudrait la forme creuse démoulée, celle argileuse du noyau qu’on plaçait pour le dedans liquide des vannes, puis l’odeur de la fonte liquide quand on verse et celle du sable brûlé qui sort en vapeur de tes évents, et l’odeur du démoulage et celle de l’ébarbage et du grenaillage, puis les vannes conduites à l’usinage et ce lait de refroidissement des fraiseuses c’est aussi une sensation dans les doigts et une particulière olfaction – donc je connaissais Serseg avant d’y entrer et c’est pour ça que j’y ai si peu de souvenirs.
Par exemple, sur le poste de fonte, quand on convoyait nos moules prêts, sur le tapis à glissière, je revois ce bonhomme âgé, au physique très sec, muscles noueux mais qui vous bahutait les masses de 40 ou 80 kilos comme si c’était des jouets – lui à qui était réservée la coulée, mais toi qui faisais avec lui les moules, 8 heures d’affilée le sable noir et son liant glaiseux sous le modèle en bois, puis ce talc, puis chaque fois tasser (la tasseuse un pilon plat que tu manies du palonnier), enfin le noyau fragile déposé, et la partie délicate la partie haute du moule posée inversée sur celle du bas 20 kilos plus 20 kilos égale 40 et ta sueur et l’odeur, la fatigue dans les reins les avant-bras maintenant aussi ça te revient, les dix moules ou douze qui attendent et puis la fonte.
Serseg fabriquait et apparemment fabrique toujours ces grosses vannes de bronze ou robinetterie bronze sur bâti fonte qui, dans les industries pétrolières ou l’industrie dite lourde, peuvent être plus grosses qu’un bonhomme mais on avait toutes les tailles et dans cet atelier où j’étais à peine si elles étaient plus grosses que le volant de ma voiture, bien plus lourdes évidemment.
Je revois maintenant la perruque : t’as pas dans ce pays une usine sans perruque et toi si t’es là pour un mois d’été au SMIC sûr qu’ils vont te faire travailler tes 8 heures puis les 2 heures sup avec supplément de 25% mais pour bien justifier tes heures sup sûr que t’apprendras vite à t’économiser sur les 8 de base – lui le vieux il avait toujours un moule en plus qui passait à la suite des vannes, un moule pour lui, que lui seul bichonnait avant et j’ai vite vu ses modèles : des Sainte Vierge et des Christ en Croix, en bonne fonte et vrai bronze bon poids à qui il revendait ça le vieux je ne sais pas mais quelle industrie à lui seul.
Maintenant c’est la scène véritable que je ne revois pas. C’est tout petit Ruffec, et quand t’avais fait tes 8 heures plus les 2 d’heures sup et brassé tes moules, passé ensuite au décochage le truc qui secoue à cent décibels sur la grille pour casser le sable, que toi avec tes gants tu récupères la vanne encore brûlante, qu’on les pose sur un chariot qu’on enfourne ensuite dans le grenaillage, puis qu’on transfère à l’ébarbage – quelle bloulangerie la fonte –, tu ne demandais pas ton reste, tu rentrais chez toi, les 17 kilomètres dans l’autre sens et c’est la voiture qui se conduisait seule. Donc en arrivant à Ruffec derrière la petite gare tu passais les rails et en contournant tu te garais sur le parking de l’usine, tu entrais dans ton atelier en longeant les vannes prêtes à l’expédition plantées là comme les soldats de terre à Xian, tu passais au vestiaire et capelais ton bleu...
Donc ces deux types : mais je ne les revois pas, les deux types. Même pas la tronche, rien. Je sais juste, je le sais encore aujourd’hui, qu’un avait une R8 Gordini et que la R8 était pour quelque chose là-dedans, mais je n’aurais pas heurté ou rayé sa bagnole je m’en souviendrais. Ils avaient des motifs, c’est sûr, les deux gars : le blanc-bec qui débarque de sa première année d’école d’ingénieur Arts et Métiers et qu’on met au SMIC comme eux ils étaient depuis toujours et pour toujours déjà ça suffirait qu’ils t’apprennent et puis ma Deuche est-ce qu’ils auraient su des trucs, la station-service sur la Nationale à cette époque-là c’était encore mes parents qui la tenaient et les étés précédents c’est là que je travaillais, je vous fais le pare-brise je vous vérifie l’huile c’était encore l’époque où on n’aurait jamais laissé le client se servir lui-même et l’art de boucler un plein au zéro centimes prêt quand tu remplis un réservoir je l’ai encore dans les paluches, comme je revois la sacoche en cuir qu’on avait pour les encaissements, et comment le soir on relevait les compteurs et qu’on faisait sa caisse, qu’on en extrayait le rab qu’on gardait puisque ce serait la seule paye. Mais c’est pas des trucs que j’aurais raconté aux deux types. Ou bien une allusion politique – mais le Chili ce serait seulement fin août et là on était en juillet.
Ce qui me reste dans ma tête c’est que ça se passait à la cantine, et je ne sais pas ce que j’avais dit ou répondu ou comment ils m’avaient piégé mais tout d’un coup ça s’était durci, et je sens encore ma peur à ce moment-là mais qu’un des deux types avait seulement dit : à ce soir sur le parking, et quand on te dit ça à ce soir sur le parking à toi le myope y a pas besoin de faire vraiment un dessin, je n’ai pas vraiment plus de souvenir mais je sais qu’ils m’avaient dans leur champ de vision, que c’étaient des types de mon âge ou à peu près mais tu vois le physique on était pas accordé pareil même sans parler qu’ils étaient deux, et que ce qui se passerait dans le parking visiblement ils savaient ce que c’était la recette dessous.
Voilà c’est tout, c’est l’après-midi de ma peur. Du temps qui découle et tu n’as pas d’échappatoire, ce serait nase de partir plus tôt, ce serait nase de fuir, et le vieux pareil comment il m’aurait aidé le vieux il s’en foutait probablement. Il était bientôt 5 heures et ça allait finir, je crois que dans l’atelier pour les grosses vannes ils étaient en 2 x 8 mais nous c’était horaire standard, il y avait la sirène qui hurlait et avant même la sirène qui hurle tu parles qu’il y a longtemps que les gars sont prêts derrière les bandes blanches au sol pour courir vers le vestiaire et se tirer, moi ce soir-là j’ai traîné, moi ce soir-là tout était lent dans la limite du lent. Et puis quand même il a bien fallu passer dans le vestiaire désert : peut-être ils y seraient mais non, j’ai viré mon bleu repris mon jean tee-shirt et voilà gars, c’est l’heure. Je crois que j’avais gambergé des stratégies, laisser la bagnole, trouver un prétexte une connerie la clé égarée mais même si tu sors piéton ça passe au même endroit même portail. Je les mouillais mais tu vois, c’est même pas le truc physique : le truc physique tu t’en fous à la limite y a toujours des trucs qui font mal, dans la cornière pare-brise de ma Deuche qu’avait rien coûté il y avait toujours bosselé en creux l’empreinte du crâne du type qui y était mort quatre mois plus tôt (l’assurance avait classé la bagnole épave, dans ce cas tu rends la carte-grise mais on avait transféré la plaque série d’une autre et voilà), c’était de ne pas savoir. Les mecs, tu vois : où ils m’attendent et pour quoi faire. Plus tard je lirais Sanctuaire de Faulkner, là tu vois c’était la version Ruffec de Sanctuaire, ou la version Serseg comme tu veux.
Je marchais le plus loin possible des murs, j’allais droit sans montrer ma peur, je marchais tête haute et indifférent, j’étais prêt. Ma voiture était là-bas, au bout du parking. Ce qu’ils m’avaient dit, les deux types, c’était tout simple et clair :  à ce soir sur le parking, et puis tu vois, les 20 minutes que j’avais rabioté les deux types ça leur avait suffi, ils ont dû se dire que je les mouillais assez, je me suis assis dans la Deuche comme si elle allait exploser quand je tournerais le contact, ou bien qu’ils seraient là juste devant moi quand je prendrai le premier virage est-ce que tu sais quoi dans ces cas-là mais non, la R8 Gordini n’était plus dans le paysage et moi j’ai pris le virage en dérapant j’ai foncé droit brûlé le feu rouge au passage à niveau et foncé vers les virages de Taizé-Aizie et la grande ligne droite de Lizant.
Et c’est pour ça, pour cet après-midi là et ma peur à Serseg, que j’ai demandé à François Bonneau, qui vient chaque jour à Ruffec pour son travail, s’il aurait l’amitié de me faire trois photographies de Serseg aujourd’hui.