vendredi 12 avril 2013

AFLOJAR A FONDO - Vase Communicant, tardif, mais d'avril - accueil de Jessica Maisonneuve

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Pour les découvreurs :
Vases Communicants - c'est chaque premier vendredi du mois. C'est un échange de textes, voire d'images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires. Idée lancée initialement par Tiers Livre  et Scriptopolis.

Les rendez-vous s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook des vases communicants, dont Brigitte Célérier est l'âme. Alors merci.

Ce mois, accueil retardataire mais enthousiaste de Poivert, alias (elle ne m'en voudra pas de la griller) Jessica Maisonneuve, vaseuse régulière et tenancière du blog désormais bien connu Gadins et bouts de ficelles. Par échange de photos, nous avons redécouvert (j'aime à le croire) certains de nos lieux communs, lieux de promenades : son parc, mon centre ville. Poivert hache. Les phrases. Elle aime. Quoi ? Quand c'est rythmé. Nous offre une nouvelle. Entière. Belle.
Excuses, bien sûr, pour retard, entorse à la règle du premier vendredi du mois. Un œil défectueux contre un dos en vrac, le tout désynchronisé. Bon. Quelque chose existe, enfin, un bel échange. Merci, Poivert.
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 Aflojar a fondo
Texte : Jessica Maisonneuve
Photos : François Bonneau




Il habite dans un immeuble étudié pour l’ensoleillement maximal. Chaque balcon, orienté. En quinconce. Plein sud. Isolé. Des autres appartements. Des voisins. Du bruit. De tout. Sauf du soleil. Vie parallèles, étagées. De la rue, la façade accroche la lumière. On la devine, sa capacité d’ensoleillement. Au retrait sur rue. Aux drôles de balcons triangulaires. Tellement triangulaires qu’à part venir se pencher rêveusement à la balustrade, clope au bec, on ne peut rien y faire. Pas moyen d’y mettre une table. A la rigueur, l’étendoir à linge. Mais alors, plus possible de venir y rêver clope au bec. C’est l’un ou l’autre. Faut choisir. La clope ou le linge sec. De toute façon, il ne montre que très peu le bout de son nez sur le balcon. Et toujours avec un profond déplaisir. Cet appartement. Cet immeuble. Le dégoûtent. Profondément. Il ne voulait pas. N’aurait jamais voulu habiter là. Elle lui a forcé la main. Rien à faire. Faut toujours qu’elle décide. Et lui, il doit suivre. A contrecœur. Ce qu’il en pense, rien à battre. Quand il a des velléités de rébellion, elle le remet à sa place. Celle de ses 20 pourcents. Pas grand-chose, 20 pourcents. Même si la Mutuelle de Poitiers, en face de leur immeuble, explose de joie à l’idée de leur faire économiser 20 pourcents de leur facture d’assurance santé en regroupant leurs contrats antérieurs. Pas grande chose.
20 pourcents. De cette tranche de dalle bétonnée, à peine dissimulée sous un carrelage blanc. 20 pourcents. Qu’il possède. Le bénéfice de son salaire. Pas d’apport. Alors. Pourquoi aurait-il plus. Donc, 20 pourcents. Les gagne. Les sue. Les mérite. Ses 20 pourcents. Mais plus. Non. Elle. Oui. Elle a hérité. A de l’apport. Alors. Pourquoi aurait-elle moins. 80 pourcents. Le montant de sa part du gâteau. Il se demande. Parfois. Ce qu’il a vraiment. Ce qui est vraiment à lui. Ici. Qu’est-ce que c’est que 20 pourcents. Qu’est-ce que ça représente. Les toilettes. Le cagibi. Les penderies. Les pièces techniques. A coup sûr. Oui. Cela doit approcher ça. Les 20 pourcents. Alors. Au fur et à mesure. Il s’accroche à ça. Ces 20 pourcents. Il les occupe. Le plus possible. Il ne faudrait pas qu’ils lui échappent. Il finit par aménager le cagibi à sa convenance. Elle râle. Où mettre le balai. Le seau. L’aspirateur. Là-dessus, il lui rappelle. Ses 80 pourcents. Son balcon bien orienté. Idéal pour ranger les ustensiles ménagers. Prêts à l’emploi, juste à ouvrir la baie coulissante. Elle menace. Fulmine. Bat des bras. Peut-être des jambes aussi, mais impossible à vérifier, à l’abri derrière la porte du cagibi. Il y fait bon, c’est là qu’est planquée la chaudière. Il a posé un futon dans un coin. Une étagère avec des vieilles revues, quelques bouquins. Un petit bureau où il s’attable des heures. Sérieux. Les yeux dans le mur. Attendant que. Attendant quoi. Il a vu cette plaque sur une porte de baraque de chantier. Rouge sur rouge.



Il n’a pas résisté. Une longue habitude de chapardage urbain derrière lui. Adolescent, pris d’une soudaine inspiration, il en avait piqué une dans un jardin public, et l’avait installée sur le mur de sa chambre. Il l’a gardée longtemps. Où est-elle maintenant. Alors, lorsqu’il voit cette plaque, le long d’un terrain vague, il la prend. Chantier interdit au public. Et il repeint la porte du cagibi en rouge. Bravade. Badigeon insolent. Pied de nez à la chieuse.
Lorsqu’il sort. Il se rend bien compte. Que quelque chose ne tourne pas rond. Où plutôt qu’il ne tourne pas rond. Lui. Tout en tournant en rond. Tout le temps. Le serpent qui se mord la queue. En se disant qu’il se pourrait bien que ce qu’il morde soit sa queue. Il s’en rend compte un jour. Au centre commercial. Il tourne dix fois sur la plateforme sombre, en suivant les indications insensées qui doivent le mener vers la sortie, une flèche à gauche, une flèche à droite, demi-tour, il a l’impression de suivre une chorégraphie complexe, pointilliste, faite d’entrechats, de pas de deux et de sauts carpés. Tout ça pour aller tout droit. Parce que. Pour aller tout droit. Il a dû contourner des poteaux. Des véhicules garés au bord de la chaussée. Tourner dans plusieurs allées pour finalement se retrouver dans le bon sens. Avant de faire le grand plongeon pour revenir au plancher des vaches via un colimaçon vertigineux.


Lorsqu’il sort enfin, après avoir introduit son ticket de caisse dans la machine, debout sur la pointe des pieds, les épaules plaquées au dossier par sa ceinture assassine, il tremble. Il cherche des yeux un endroit où se garer. Et puis se souvient. Que précisément. Il n’y en a jamais ici. Et que c’est pour ça. Qu’il est monté. Dans ce piège. Alors, n’en pouvant plus, il s’arrête en double file, au milieu de la circulation, et met les feux de détresse. Parce que. Qu’on ne lui dise pas qu’il ne l’est pas. En détresse.

 
Il tourne en rond. A longueur de temps. Sa vie tourne en rond. Dans son appartement rectangulaire. Avec vue rectangulaire sur le ciel. Certes plein sud. Mais les soleils rectangulaires n’illuminent jamais tout l’espace. Ils s’arrêtent aux lisières de l’improbable. Là où l’humain se planque. Là où règne l’inquiétude. Les soleils rectangulaires s’en moquent, de l’inquiétude. Ils lui chatouillent la barbe, se marre, et s’en vont dès le soir. Pour laisser l’ombre envahir tout l’espace. La poitrine. La gorge. Pour l’obliger à reculer au-delà du rectangle. Dans les coins. Dans ses 20 pourcents. Dans le noir.
Un jour il craque. Ça s’est fait petit à petit. A coup de gueulantes. Interminables. Fais pas ci. Fais pas ça. Dors pas. Tu ronfles. T’as pas fait les courses. Vu le salaire que tu gagnes. Tu pourrais au moins te magner le cul. Laisse-moi la chambre. Va dormir dans ton clapier. Tu l’aimes tellement. Et puis. Vu ce que tu baises. Autant plus venir dormir avec moi. Mais qu’est-ce qui m’a foutu un raté pareil. Va te faire foutre. Je te remplace quand je veux. Débarrasse le plancher. Minable. Petit à petit, elle gagne. Il traverse sa vie comme un automate. N’écoute plus. Ne pense plus. Chantier en cours. Chantier de sape en cours. Rien à voir. Rien à espérer. Se concentrer. Attendre. Réfléchir. Les yeux dans le mur. Se demander. Comment s’échapper du rectangle. En beauté. Ou discrètement. Disparaître. Ou peut-être les deux. Imaginer un moyen permettant de s’évaporer dans un grand boum. La tuer peut-être. Se faire sauter le caisson, sinon. Bof. Elle en vaut pas la peine. La morue. Finalement, la solution se présente à lui. Sans qu’il l’ait convoquée. La ville l’a entendu. Elle lui parle. Lui dit quoi faire. L’appelle. Comme la mer de Renaud. C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme. Elle l’a choisi, la ville. Faut croire. Elle l’appelle. Le cherche. Pas de sourire, pas de minauderies. Non. Un appel. Cru. Sans fard. Une fringale. Impérieuse. Mais pas comme la chieuse. Elle, elle ne sait que gueuler. Rien de ce qu’elle peut dire ne le touche. Ne lui donne envie de se coucher là. La queue en l’air. Et qu’elle vienne. Le prendre. A califourchon. La chieuse. Elle gueule. Des mots. Inaudibles. Sans goût. Sans sel. Hors sexe. Mais la ville. Elle. Il la veut. Maintenant. Il sait. Qu’elle le désire aussi. Alors les réponses viennent d’elles-mêmes. Aflojar a fondo. Desserrer à fond. Lâcher du lest. Donner du mou. Tout donner. Et puis partir. Lorsqu’il croise cette phrase, comme on croise sa destinée, il est au volant de sa twingo. Il en lâche le volant. Il en a le pantalon qui gigote. Il veut tout lâcher là. Au milieu de la route. S’abandonner. A cet appel. Aflojar a fondo.


 
Il imagine sa voix. Immatérielle. Inimitable. Inaudible. Et pourtant. Il l’entend. Du fond de son ventre. Il l’entend. L’appeler. Le supplier. L’envahir. Il déborde. De partout. Du pénis. De la gorge. Des yeux. De la peau. Il s’arrête. Oublie ses feux de détresse. Bouche béante. Yeux dans le dos. Bave aux lèvres. Aflojar a fondo.
Il gare sa voiture au pied de son immeuble. Il est en nage. Poisseux. De partout. Plus un centimètre de sec sur tout le corps. Dans un nuage de coton, il regarde de l’autre côté de la rue. La Mutuelle de Poitiers. Ses 2O% de réduction qui n’en finissent pas de le narguer. Quelque chose se passe. Encore. Là. En lui. Il regarde de nouveau. Cette publicité. Honnie. Les mots. Qu’il ne supporte plus. 20 pourcents. De réduction. Et s’il les déduisait. Finalement. Ces 20 pourcents. Oui. La ville. Lui dit. Oui. Déduis-les. Tu m’appartiens. Maintenant. Déduis-les. Abandonne tout. Tes vêtements. Tes livres. Tes meubles. Tes pièces techniques. Je te veux nu. Neuf. Entier. 100 pourcents de toi. Sans rien de plus. Je t’habillerai. Je te protègerai. Je te ferai jouir. Oublie le reste. Ce n’est rien. Cela ne te convient pas. Les ronds n’entrent pas dans les carrés.
Alors. Il prend les choses en main. Viril. De nouveau. Il calcule. Il décide. Ce qu’il doit trancher. Dans le vif. Ce qui est à lui. Ce qui est à l’autre. Ses 20 pourcents. Il les met de côté. Il les empaquette soigneusement. Avec jubilation. Il danse. Saute à la corde. Rit dans le carré de soleil, pieds nus sur la moquette. Montre sa bite aux voisins d’en face. Pile au milieu du rectangle. Il regarde. Dehors. Il la voit. Elle. La ville. Son amante impérieuse. Alors il continue. Fiévreux. 20 pourcents. Un moment, rigolard, il sort sa calculette. 20 pourcents de 763 livres, ça fait combien. Idem les couverts. Idem les serviettes de bain. Heureusement. Elle travaille tard ce soir, la chieuse. Comme tous les soirs. Il a tout le temps. Lui. Le jean foutre. Il a fait l’école buissonnière. Avec délices. Et puis pourquoi parler d’école buissonnière. Il n’y retournera pas. Trop occupé à jouir. A mourir de jouissance. La faim, il ne connaîtra pas. Il se nourrira de son sperme. Ramassera des fruits pourris, tout ce qu’il trouvera. Se les fourrera dans la bouche. Tête renversée, laissera couler en lui le jus de canettes moitié vides. Qu’importe. Ne fera pas de vieux os. Des os carrés, pourquoi faire. Il partira dans un grand boum. A sa façon. En riant. En hurlant de plaisir. Et puis plus rien. La fosse commune peut-être. Et alors. Enfin. Il sera planté. En elle. En son cœur. En son sexe. Pour toujours.
Quand il a fini. Midi à peine. Le temps s’est dilaté. Il a dû virevolter cinq minutes à peine. Il est prêt. Il enfile un vieux jean, un tee-shirt, des tennis. Il remplit l’ascenseur de ses 20 pourcents. Le canapé, droit comme un i. Des sacs poubelles. L'étendoir à linge. Une étagère. Des bidules. Pas grand-chose. Arrivé en bas, il court. Allers retours entre l’ascenseur et la Mutuelle de Poitiers. Il recrée ses 20 pourcents. Là. Sur le trottoir. En un simulacre d’appartement.


Un graffiti, juste au-dessus du canapé. On dirait un tableau, pendu au mur du salon familial. Alors il s’amuse. Arrange ses menues possessions. Recule. Tire la langue. Ajuste un carton. Le change de place. Se faisant, il harangue le chaland. Vide-grenier gratuit. Servez-vous. Tout doit disparaître. Lorsque tout a disparu. Il s’assoit sur le trottoir. A bout de souffle. Il lève les yeux. Sourit. Les fenêtres de son appartement brillent sous le soleil. Il ouvre sa main. La clé. De ses 20 pourcents. Il la regarde. La tourne dans ses mains. Et puis, d’une torsion du poignet, l’envoie valdinguer dans le caniveau. Tout à lui-même, indifférent aux passants qui le regardent en rougissant, il se couche sur le ventre, à même le trottoir. Bras et jambes écartées, il enlace son amante. Il frotte sa peau contre le béton du trottoir. Il l’irrite. Nage à contre-courant. Là. Sur ce trottoir. Il frotte sa peau contre la sienne. Il crie.

Poivert // Jessica Maisonneuve

-- merci à Jake Lamar, dont la nouvelle New York transfer a nourri l’écriture de la mienne --

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